“Vers la violence”, l’histoire d’une relation filiale viciée par le culte de la virilité. – .

“Vers la violence”, l’histoire d’une relation filiale viciée par le culte de la virilité. – .
“Vers la violence”, l’histoire d’une relation filiale viciée par le culte de la virilité. – .
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Vers laviolence pourrait se lire comme un récit ou un essai sociologique sur les origines de la violence, qu’elle soit féminine ou masculine, et ses effets sur la vie de ceux qui y sont confrontés.

C’est précisément ce mélange des genres littéraires qui fait le succès du livre de Blandine Rinkel. Il nous raconte sans pathétique la relation que Gérard entretient avec Lou, sa fille. Un « petit monstre de virilité » élevé en homme par ce père intransigeant, passionné d’exploits. Tout au long de son enfance et de son adolescence, la jeune Lou aura du mal à se libérer de la fascination exercée sur elle par cet homme qui lui fait aussi peur. Sa mère assiste également, impuissante, aux accès de colère de son mari…

Véritable révélation de la rentrée littéraire récente, ce livre, déjà récompensé par le premier Prix Méduse, est aussi un moyen par lequel Blandine Rinkel déroule sa réflexion sur la construction des identités (masculines et féminines) dans nos sociétés sans détours ni fioritures. .

Entretien avec Blandine Rinkel

Terriennes : A l’occasion de la dernière rentrée littéraire, vous avez publié un livre (Vers laviolence) qui analyse le fonctionnement de la violence à travers la relation entre un père et sa fille. Comment est né ce texte ?

Blandine Rinkel : Ce texte découle de son titre. Je voulais aborder des questions et des relations moins conciliantes que celles que j’avais abordées dans mes textes précédents. J’avais senti que j’étais trop poli, trop docile dans ma façon non pas d’écrire mais de défendre mes deux premiers livres. J’ai eu le sentiment d’un malentendu. Je sentais quelque chose de moins apprivoisé, de plus rugueux gronder en moi. J’ai voulu miser sur quelque chose de plus frontal et tout de suite, ce titre a été le point de départ pour l’écriture du livre. J’ai aussi eu l’idée d’écrire sur une relation filiale et comment on hérite de la violence, et comment on la transforme.

Justement le livre insiste sur la manière dont le père insuffle la violence à sa fille et sa difficulté à s’en débarrasser…

Ce que j’ai trouvé intéressant, c’est de décrire une violence qui devrait arriver, mais qui n’arrive pas. Plus précisément, il n’y a pas de succès. Mais une menace plane et se faufile sur tout le monde. Lou, la fille, intériorise la possibilité de violence que son père représente devant ses yeux. Elle est fascinée et effrayée par lui. C’est ce trouble qui m’intéressait. Il décrit un climat, une atmosphère qui va vers la violence.

On sent qu’il peut arriver quelque chose et que le pardon change les comportements, les gestes : il configure une sorte d’être humain toujours en alerte, comme un animal qui se sait traqué. Mais en même temps, être alerte, c’est aussi être vivant. La violence, on en a peur et en même temps elle peut nous dynamiser. Pour se défendre contre une éventuelle attaque, on apprend à se tenir droit. Le personnage de Lou devient danseur et apprend littéralement à s’accrocher grâce à la danse. C’est une femme qui se construit contre ce modèle paternel, tout en héritant de son énergie.

En réalité, la danse joue un rôle important, voire émancipateur, pour le personnage, bien qu’il la pratique d’abord comme « un sport de combat. Un sport qui demande une autodiscipline de fer… ».

C’est sa façon de trouver une issue, même si c’est d’abord une façon de retourner contre elle-même et contre son corps, la violence qu’elle subit de la part de son père. Contrairement aux clichés que l’on peut avoir (exercice léger, grâce innée…) la danse est une activité qui demande beaucoup de sacrifices lorsqu’elle est pratiquée à haut niveau. Lou en parle comme d’une activité presque militaire. Son corps est rigide, elle se tient debout. Il continue de faire huit heures par jour d’échauffement et d’étirements. Et puis, petit à petit, elle découvre un autre rapport à la danse, au langage, aux gens. Peut-être plus sensuel : plus aquatique que militaire. J’ai essayé d’écrire cette épidémie. Un corps qui pensait n’être qu’une somme de muscles tendus, et qui découvre d’autres possibilités. Celui de l’abandon, notamment.

La lecture du livre permet aussi de comprendre les origines de la violence exercée par le père sur sa fille. Non seulement il a lui-même été l’objet de violences de la part de ses parents, mais surtout il s’est endurci après plusieurs drames personnels…

C’est une forme de malédiction, qui s’étend sur plusieurs générations. C’est souvent de la violence. Il est rare que quelqu’un embrasse la violence de manière complètement innée. C’est de la violence dont nous héritons. Dans l’écriture j’ai voulu faire résonner une violence archaïque, ancestrale. D’où vient la violence dont nous héritons ? A force de liens, on pourrait peut-être remonter à l’antiquité, aux premiers hommes. Barbara Henrenreicht, qui a écrit Le Sacre de la guerre, s’intéresse aux origines de la violence, notamment entre hommes. Il retrace une histoire de l’humanité où les hommes, vulnérables aux animaux sauvages, bien plus forts qu’eux, ont développé des défenses, des armes, ont inventé la guerre. L’usage de la force, pour se protéger, pour ne pas être trop vulnérable. On attaque pour se défendre, dans un premier temps. Et puis ça prend racine. Et dans le livre, le voilà, c’est un père qui fait peur à sa fille, peut-être pour tenir ses propres démons à distance.

Quelle est la partie biographique de ce texte ?

Au début, il y avait des matériaux autobiographiques, mais tout a vraiment été transposé. Je tenais à ce que ce soit vraiment un roman pour avoir plus de liberté dans l’écriture, pouvoir aller plus loin, radicaliser les questions que la vie pose de façon désordonnée.

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Qu’est-ce qu’un roman ?

J’aime ce que dit Milan Kundera : le roman est un moment où le jugement moral est suspendu. J’ai essayé, pour Vers laviolence, de configurer un kaléidoscope de points de vue, d’impressions, de scénarios à partir desquels on questionne ce qui semblait dépassé, on questionne nos a priori, on suspend une morale évidente. Nous expérimentons et réfléchissons à nouveau.

Elle emprunte dès le début du livre certains codes du récit pour les mêler à ceux du roman afin de dérouler des réflexions sur les engrenages de la violence, qu’elle soit masculine ou féminine. Un processus qui donne au texte un caractère sociologique. Comment expliquez-vous ce choix esthétique ?

Ce n’est pas original mais je pense que, du mélange des genres littéraires, le singulier émerge. Empruntant aux contes de fées, à la mythologie, à la sociologie, nous jouons avec quelque chose qui n’appartient qu’à nous. C’est aussi juste le mélange des genres, dans tous les sens du terme ! – crée l’indéterminé : on ne sait pas ce qui va surgir. Et c’est ça qui m’intéresse, chercher ce qui n’existe pas encore, ce qui n’a pas encore été fait, formulé, pour voir ce qui peut refleurir.

Quels sont les textes et les auteurs qui vous ont permis de vous construire ?

Ma première vraie rencontre avec un auteur a eu lieu vers l’âge de quatorze ans avec Virginia Woolf. Las Olas est un livre que j’ai beaucoup aimé, qui m’a accompagné à différents âges. Un livre qui vous dilate, vous donne l’impression d’être plus grand, d’avoir accès à l’intériorité des autres, avec des qualités de langage absentes du quotidien. Et puis, parmi les auteurs contemporains, je pourrais citer Jakuta Alikavazovic, pour son rapport à la fiction, son goût à la fois pour la poésie et pour la gravité, pour la réalité. La poésie n’est pas ringard : elle peut rendre la vie pire, dans un sens positif. Son écriture le prouve. J’ai aussi lu beaucoup d’essayistes. Je pense à l’anthropologue Nastassja Martin. Son livre Croire aux fauves a été important dans l’écriture de mon livre.

Qu’en est-il des autres auteurs (Constance Debré, Virginie Despentes, Monique Wittig, etc.) cités dans le livre ? Ont-ils influencé votre écriture, votre réflexion et votre rapport à la littérature ?

Je les ai lus, et chacun m’intéresse. Je ne suis pas d’accord avec tout, je n’aborde pas tout de la même manière, mais ils disent tous quelque chose de précis et de puissant sur l’époque et sur ce que nous faisons de nos genres, les lire et y répondre a clarifié le sens de certains pages de mon roman.

Qu’est-ce qui a changé dans votre écriture en trois articles ?

Je pense que ce livre est beaucoup plus frontal, plus direct que mes précédents livres dans lesquels j’essayais de dire les choses, mais je suis passé par des chemins croisés. Celui-ci est peut-être un peu moins poli. C’est aussi la première fois que je mets à l’honneur une figure masculine. J’ai essayé de décrire avec empathie et intransigeance la figure d’un homme. C’est une approche qui m’intéresse. Jetez un œil à l’homme, et peut-être même, éventuellement, j’aimerais quand même essayer d’écrire un livre d’un point de vue masculin.

Que représente la littérature pour vous ?

C’est une question très large, mais peut-être que la littérature est un moyen d’accéder à des vies autres que la nôtre (comme disait l’autre), de les interroger et, en même temps, d’élargir le temps et l’espace dans lesquels nous vivons. Cela peut vous permettre de faire l’expérience de vous-même un peu plus que vivant. J’écris, en tout cas, parce que je trouve que nous sommes à l’étroit dans la vie telle qu’elle nous est présentée. Nous devons constamment choisir de restreindre. Et, à travers les livres, on peut vivre d’autres vies, d’autres sensibilités, sortir de soi en même temps qu’on s’éclaire. Se dilater, avoir l’impression de vivre un peu plus que le temps qui nous correspond sur cette terre.

Tags : Vers violence histoire une relation filiale viciée par culte virilité

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